Approche intégrative du soin : une réflexion personnelle
- 8 avr.
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Ma pratique en évolution
Dans mes échanges avec les jeunes orthophonistes, les autres soignants et les étudiant(e)s, je tente depuis une dizaine d’années de caractériser ma pratique, entre expertise scientifique et intuition clinique. Cette intuition naît d’une attention sans cesse renouvelée à ma qualité de présence.
Au départ, était une démarche…
Qu’est-ce que je veux, profondément, pour mes patients ? Qu’est-ce que je veux pour moi, dans l’exercice de ce métier ? Et qu’imaginais-je, avant même d’ouvrir la porte de mon premier cabinet ? Que sont devenues ces représentations, à l’épreuve du réel, des visages, des histoires singulières ? Que m’ont appris, au fond, les expériences, les rencontres, les formations, les lectures… et tout ce qui ne s’enseigne pas ?
D’aussi loin que je me souvienne, faire pour faire n’a jamais eu de sens pour moi. Agir sans comprendre, avancer sans intention véritable, répondre sans chercher… cela ne m’a jamais suffi. Alors je cherche… avec constance, parfois avec obstination. Je cherche à comprendre le monde qui m’entoure, l’Homme, le vivant, ce qui circule entre les êtres et ce qui, parfois, entrave.
Une exploration continue
J’explore, je travaille, j’émets des hypothèses — conscientes ou non —, j’essaie, je me trompe souvent… et je recommence. Je m’autorise à sortir des cadres, des modèles figés, des évidences admises. Non par opposition, mais par nécessité intérieure. Il y a, dans cette manière de travailler, quelque chose du laboratoire des anciens alchimistes : un va-et-vient incessant entre la matière et l’invisible, entre l’étude et l’expérience, entre les livres et la rencontre.
Bien sûr, j’affine mes savoirs, mais je travaille aussi en moi. Dans le même mouvement, j’observe mes émotions, mes automatismes, mon rapport à l’autre, à l’échec et à l’incertitude. Puis je vais au cabinet, où là, se produit une rencontre.
Rencontres transformantes
Je rencontre ces enfants, ces adolescents, ces adultes, pour lesquels, trop souvent, quelque chose a déjà été décidé. Ils sont « Trop »… ou « pas assez » : des mots posés comme des verdicts, des limites devenues plafonds. Alors, chaque jour, je m’efforce de faire bouger ces lignes invisibles, d’ouvrir des possibles là où l’on pensait qu’il n’y en avait plus.
Jadis, je promis à l’adolescente que j’étais que je ne renoncerais jamais. Cette promesse intime est devenue, au fil du temps, une promesse adressée à chacun de mes patients. Et lorsque cela ne fonctionne pas, lorsque les chemins empruntés ne suffisent pas, alors je cherche autrement et ailleurs.
Je déplace le regard, je change d’approche. Cela peut être la méditation pour certains, des temps d’expérimentation au travers des activités prélogiques pour d’autres, d’un travail autour de l’intégration des réflexes archaïques, de la levée de restriction tissulaire ou simplement — mais profondément — de la présence, de l’attention, de la joie partagée.
L'Ouverture des Possibles
Et à un moment qui n’est pas tout à fait comme les autres, quelque chose s’ouvre. Peut-être, un peu trop fréquemment pour que cela ne soit que le fruit du hasard. Bien sûr, certaines pathologies emmènent loin, très loin, aux confins de la vie et de l’intégrité mentale et physique. Il n’est dans ce cas pas toujours possible de ramener pleinement ces patients dans un monde qui va vite, qui exige, qui catégorise.
Mais il reste alors l’essentiel : faire en sorte que chacun puisse trouver une place qui lui soit juste, et une forme de présence au monde qui lui soit heureuse ou une fin de vie qui soit la plus apaisée possible. Alors, qu’est-ce que je veux pour mes patients ? La disparition de leur souffrance (au sens spirituel du terme), oui — quelle qu’elle soit.
Mon cheminement personnel
Et pour moi ? Avant de commencer ma vie professionnelle, je ne savais pas vraiment ce qui m’attendait dans cette aventure. Je ne reliais pas encore les savoirs à l’Etre. Peut-être pensais-je alors qu’il suffisait d’appliquer, de proposer des outils, des exercices, des objectifs. J’ai pourtant essayé, comme beaucoup de jeunes orthophonistes, mais force est de constater que ça ne fonctionne pas à tous les coups.
Aujourd’hui, je navigue, entre les tempêtes et les accalmies, entre l’impuissance parfois… et l’émerveillement, très souvent. Je veux rester en joie dans mon travail, continuer à m’émerveiller, à rire, pleurer et pouvoir être pleinement là, dans chaque séance, au point d’en oublier le temps parce que la rencontre s’est vraiment faite.
Et s’il me fallait retenir une seule chose de tout cela, ce serait peut-être celle-ci : tout est possible, le pire comme le meilleur ; alors pourquoi décider à l’avance de l’issue ?
Qu’est-ce que j’entends par approche intégrative du soin ?
Il ne s’agit pas d’une méthode supplémentaire, ni d’un courant fantasque que l’on viendrait ajouter aux autres. L’approche intégrative ne cherche pas à remplacer, mais à relier ; relier ce qui, trop souvent, est pensé séparément. Accompagner un patient, c’est rencontrer un être humain dans son environnement et dans toute sa singularité.
Un être chez qui le corps, la cognition, les émotions et la relation ne fonctionnent jamais de manière isolée, mais en interaction constante. Ainsi, envisager le soin de manière intégrative, c’est accepter de regarder simultanément plusieurs niveaux de fonctionnement : la cognition, dans ses capacités langagières, mnésiques, exécutives ; le corps avec son tonus, sa posture, sa respiration, son organisation sensori-motrice ; et enfin, les émotions qui nous animent, constituant le véritable carburant de notre vie.
Les interactions complexes
Nos relations impliquent donc au moins ces trois niveaux de fonctionnement dans des enjeux d’attachement, de repoussement, d’interaction, ou encore d’environnement. Comme ces dimensions ne s’additionnent pas, elles se répondent, se modulent, parfois s’entravent. En clinique, cela change profondément le regard.
Un trouble de l’alimentation, par exemple, ne se réduit plus à une difficulté motrice. Il peut être aussi l’expression d’une organisation tonique instable, d’une difficulté de modulation sensorielle/motrice, d’une tension émotionnelle — faite de contrôle, d’évitement, de mémoires traumatiques, ou encore des coordinations d’actions qui n’ont pas pu se mettre en place dans le développement. C’est dans cet entrecroisement que le sens de la plainte apparaît.
Une pratique élargie
Avoir une pratique clinique intégrative ne concerne pas uniquement le patient, mais aussi les cadres théoriques que nous mobilisons pour le comprendre. Avec le temps, il devient difficile — et peut-être même artificiel — de penser en silos. Les modèles neurodéveloppementaux, cognitivo-linguistiques, sensorimoteurs, interactionnistes ou encore les approches corporelles et les thérapies de régulation émotionnelle offrent chacun des éclairages précieux.
L’enjeu n’est pas de les juxtaposer, ni de « tout faire » : il est alors de discerner pour choisir, au mieux pour chaque patient, ce qui fait sens à un moment donné de son parcours. À mon sens, ce n’est pas le modèle qui guide le soin, mais bien le patient (et son thérapeute !). Dans la pratique, cette posture transforme naturellement les modalités thérapeutiques.
Un processus en mouvement
La rééducation s’inscrit dans un mouvement plus large, où les interventions se répondent. Un travail de « retard de parole » pourra ainsi s’accompagner d’un ajustement du tonus postural global et de la posture linguale (en local) et, dans le même temps, d’une attention à la respiration. Cela peut aussi inclure une exploration de la pré-logique permettant la mise en place de coordination d’actions, dont celles portées par la sphère oro-myo-faciale, et de l’intégration des réflexes archaïques en lien.
Peut-être par ailleurs l’enfant ne trouve pas vraiment d’intérêt à mieux articuler ou que la famille n’en a pas très envie… peu importe au fond et sans jugement, avec bienveillance, nous allons essayer une clé ou une autre pour déverrouiller la serrure et qu’une porte s’ouvre. Ce n’est vraiment pas une accumulation d’outils : c’est une mise en cohérence de la plainte, de l’autre, et de l’environnement.
La dimension de Soi
Et puis, il y a un point plus discret, plus intime, mais sans doute central : soi. Dans cette optique, nous ne nous réduisons pas à l’application de techniques, car nous devenons nous-même un élément du processus de soin grâce à notre qualité de présence, notre capacité d’observation, notre ajustement en temps réel, et aussi notre propre cohérence interne. Tout cela participe du cadre thérapeutique, non pas comme une posture idéalisée, mais comme un travail en mouvement, toujours en cours.
Conclusion : Une posture clinique
Pour tenter de conclure, l’approche intégrative ne désigne pas une méthode unique ou désincarnée. Elle est une posture clinique. C’est en cela qu’elle est si délicate à transmettre, mais également que chacun peut s’en draper en conservant toute sa singularité et son histoire, en gagnant en profondeur d’être et en qualité de soin.
On peut aussi l’exprimer ainsi : c’est une manière d’articuler, plutôt que de cloisonner, de relier, plutôt que de simplifier. Elle n’est ni floue, ni opposée aux données scientifiques, bien au contraire, puisqu’elle cherche à tenir ensemble ce qui fait la richesse et la complexité du soin, la rigueur des connaissances, la finesse de la clinique, et la singularité irréductible de chaque patient.
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