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Intégrer le toucher dans le soin: relier corps & esprit

  • il y a 1 jour
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 22 heures


Le toucher, ce langage silencieux et pourtant si puissant, est souvent relégué au second plan dans nos pratiques de soin modernes. Pourtant, il est au cœur de la relation thérapeutique, un pont entre le corps et l'esprit, entre le professionnel et le patient — et, comme nous allons le voir, un pont entre les différents étages de notre système nerveux lui-même. Je t'invite à plonger avec moi dans cette exploration intime et nuancée du toucher, pour comprendre comment il peut enrichir, transformer, et humaniser nos interventions. Alors, comment intégrer le toucher dans nos soins modernes ? Quelles sont les approches pratiques qui permettent de redonner à ce sens toute sa place ? Suis-moi dans ce voyage où chaque contact devient une opportunité de soin.


"Tout ce qui augmente, diminue, restreint ou étend le pouvoir d'action du corps, augmente, diminue ou étend le pouvoir d'action de l'esprit, et tout ce qui augmente, diminue, restreint ou étend le pouvoir de l'esprit, de même diminue, restreint ou étend le pouvoir d'action du corps" Spinoza (1632-1677)

Ce que Spinoza pressentait par l'intuition philosophique, les neurosciences contemporaines l'ont depuis largement documenté. Le neurophysiologiste Stephen Porges, avec sa théorie polyvagale, et Peter Levine, fondateur de la Somatic Experiencing, ont chacun à leur manière montré que le corps n'est pas le simple exécutant de l'esprit, mais un partenaire à part entière du soin — et le toucher, l'un des langages les plus directs pour s'adresser à lui.


Le toucher à la lumière des neurosciences : un pont entre les états du système nerveux

Pour Porges, notre système nerveux autonome évalue en permanence, et en dehors de toute conscience, si l'environnement est sûr, dangereux ou menaçant pour la vie. Il appelle ce processus: la neuroception. Selon ce qu'elle détecte, elle nous fait basculer dans l'un de trois grands états physiologiques : l'état d'engagement social, porté par le nerf vague ventral, où nous sommes disponibles à la relation, à l'écoute, à la parole ; l'état de mobilisation sympathique, celui de l'alerte et de la lutte-fuite ; ou l'état d'immobilisation dorsale, celui du figement, du retrait, parfois de la dissociation.

Le toucher, lorsqu'il est ajusté, sécurisant, non intrusif, envoie précisément les signaux que la neuroception du patient recherche pour basculer — ou rester — dans cet état d'engagement social. C'est ce que Porges appelle le système d'engagement social : un ensemble de voies neurales reliant le visage, la voix, l'écoute et... le toucher, qui permettent au corps de signaler à un autre corps qu'il ne représente pas une menace. Une main posée avec justesse peut ainsi littéralement parler au système nerveux du patient, avant même qu'un seul mot ne soit échangé.

Je pense par exemple à un enfant de 6 ans, que je recevais, un petit bègue, qui se crispait dès qu'on lui demandait de répéter un mot. Avant de reprendre l'exercice, poser une main sur son épaule et ralentir ma propre respiration, sans rien dire désamorçait déjà la situation. Après quelques secondes, les épaules de l'enfant descendaient, son regard revenait vers moi: son système d'engagement social se réactivait avant même que sa parole ne soit sollicitée et c'est une des clés: la corégulation précède la production langagière.


Vue rapprochée d'une main posée délicatement sur une épaule

Peter Levine, de son côté, nous rappelle que le corps garde la mémoire de ce que le mental a parfois oublié ou ne peut pas encore mettre en mots. Dans son approche de la Somatic Experiencing, il montre que face à une menace (même supposée), l'organisme mobilise une énergie de survie — pour fuir, combattre ou se figer — et que lorsque cette réponse ne peut aller à son terme, cette énergie reste comme piégée dans le corps, sous forme de tensions, de contractions, de sensations non résolues. Le toucher thérapeutique, lent, présent, à l'écoute du felt sense (ce ressenti corporel global et souvent préverbal), peut alors offrir au corps l'espace nécessaire pour que cette énergie se décharge et se réorganise, par petites touches — Levine parle de titration — plutôt que d'un seul coup.

Je vais vous parler d'une patiente qui vient pour des lombalgies récurrentes après un accident de voiture ancien, sans lien apparent identifié à l'examen. Lors d'un test crânien très doux, on peut percevoir sous les mains une très légère crispation et une accélération du souffle de la patiente. En ralentissant encore le geste, en restant immobile, et en laissant le tremblement se dérouler sans le stopper ni l'accentuer, peut survenir un relâchement profond, un soupir. C'est une décharge au sens de Levine : une énergie de survie restée en suspens depuis l'accident qui trouve enfin une voie de sortie, par petites touches, sans réactivation brutale du souvenir.


Approches pratiques du toucher

Le toucher n'est pas qu'un simple contact physique. C'est une expérience sensorielle, émotionnelle, cognitive — et, on le comprend mieux désormais, neurophysiologique. Dans nos pratiques, il peut être un outil thérapeutique à part entière, si nous apprenons à le manier avec conscience et respect. Ainsi, en ostéopathie, le toucher est la base même du diagnostic et du traitement. Mais au-delà de la technique, c'est la qualité de présence du thérapeute qui fait toute la différence, comme lorsque l'orthophoniste nourrit sa propre présence thérapeutique pour être la plus ajustée possible au sein de chaque séance tout au long de la journée, sans s'épuiser.

Cette présence, d'ailleurs, se transmet elle-même par la voie neuroceptive : un thérapeute régulé, ancré dans son propre état d'engagement social, communique cette sécurité au patient avant même le premier geste. C'est ce que Porges appelle la corégulation : deux systèmes nerveux qui s'accordent l'un à l'autre, un peu comme deux instruments qui s'accordent avant de jouer ensemble.

Pour intégrer le toucher dans vos pratiques, voici quelques pistes concrètes :

  • Prendre le temps : ne pas se précipiter, laisser le contact s'installer — le système nerveux a besoin de temps pour évaluer la sécurité de la situation.

  • Être pleinement présent : écouter avec tout votre corps, pas seulement avec les mains.

  • Toucher avec légèreté : établir un contact nécessaire et suffisant — une feuille de papier peut se glisser entre vos mains et le corps du patient.

  • Observer les réactions : le moindre frisson, la respiration, le regard peuvent guider vos gestes — autant de signes d'un système nerveux qui se détend ou, au contraire, se mobilise.

  • Communiquer : expliquer ce que vous faites, demander le ressenti, instaurer un dialogue.

  • Doser, titrer : par petites touches, laisser au corps le temps d'intégrer chaque sensation avant d'aller plus loin, plutôt que de chercher un relâchement immédiat et complet.

Ces gestes simples, mais essentiels, participent à une approche intégrative du soin, où le toucher devient un vecteur de confiance et un premier pas vers d'autres apprentissages.

Qu'est-ce que le toucher dans le soin ?

Le toucher dans le soin, c’est bien plus qu’un contact physique. C’est une interaction complexe qui engage le corps, l’esprit et les émotions du thérapeute comme du patient. Dans le cadre professionnel, le toucher peut prendre différentes formes : écoute subtile, mobilisation, effleurage, pression ciblée... Chaque technique a ses spécificités, ses indications, ses limites. Mais toutes partagent un même objectif : accompagner le patient vers l'expression de la santé.

Dans certains cas, le toucher est tout ce qu'il reste comme canal direct de relation, notamment en fin de vie. Il ne s’agit pas seulement d’un geste technique, mais d’un acte de présence, d’attention, d’écoute. Le toucher est un langage non verbal qui peut exprimer la bienveillance, la sécurité, la confiance. Il peut aussi révéler des tensions, des blocages, des émotions enfouies.

Pour approfondir cette dimension, il est essentiel de se former, de développer sa sensibilité, son écoute corporelle. Beaucoup de formations voient le jour autour des fonctions oro-myo-faciale mais qui parle du toucher? Qui accompagne les professionnels avec un vrai cheminement pédagogique vers cette posture? C’est pourquoi, Emeric et moi avons passé beaucoup de temps autour de cette question, à croiser nos regards parfois diamétralement opposés, à chercher comment transmettre le langage d'un sens qui parle sans mots ni syntaxe mais qui parle tout de même bien dans un autre langage que nous pouvons trous apprendre; 'est aussi pourquoi nous en sommes venus à créer une formation pour que tous les soignants puissent acquérir un premier socle de compétences nécessaires pour intégrer cette approche dans leur pratique quotidienne, facilement et dès leur retour de formation: pour prendre soin de leurs patients mais aussi et peut-être surtout pour prendre soin d'eux-mêmes.


Vue en plongée d’un espace de soin calme et épuré

Le lien entre corps, émotion et cognition : une triade indissociable

Intégrer le toucher dans le soin, c’est aussi reconnaître que le corps, les émotions et la cognition sont intimement liés. Le toucher agit sur ces trois plans simultanément, créant une synergie bénéfique pour le patient. Par exemple, un toucher apaisant peut réduire le stress (émotion), améliorer la perception corporelle (corps) et favoriser une meilleure concentration ou compréhension (cognition). Cette interaction est au cœur des approches intégratives que nous défendons.

Dans ma pratique, j’ai souvent constaté que le toucher permet d’ouvrir des espaces de parole, de libérer des émotions refoulées, de modifier des schémas de pensée. C’est un levier puissant pour accompagner la transformation intérieure du patient.

Pour cela, il est important de :

  • Observer les réactions émotionnelles pendant le soin.

  • Adapter le toucher en fonction de l’état psychologique du patient.

  • Encourager l’expression verbale ou non verbale.

  • Favoriser la conscience corporelle par des exercices simples.

Cette approche holistique demande une posture d’humilité et d’ouverture, mais elle enrichit profondément la qualité du soin.

Intégrer le toucher dans ta pratique : conseils et recommandations

Vous vous demandez peut-être comment concrètement intégrer le toucher dans vos pratiques, surtout si tu n’as pas été formé spécifiquement à cette approche.

Voici quelques conseils pratiques pour commencer :


  1. Commence par toi-même : développe ta propre conscience corporelle, expérimente le toucher sur toi, apprends à ressentir et puis, consulte pour toi-même d'autres thérapeutes manuels: ostéo, chiro, praticiens en réflexes, masseurs Tuina (M.T.C.)

  2. Crée un cadre sécurisant : explique toujours ce que tu vas faire, demande l’accord, respecte les limites

  3. Sois attentif aux signaux : chaque patient réagit différemment, sois prêt à ajuster ton geste.

  4. Utilise le toucher comme un dialogue : il ne s’agit pas d’imposer, mais d’accompagner.

  5. Forme-toi régulièrement : le toucher est un art qui s’apprend et se perfectionne.


N’oublie pas que le toucher est aussi un moyen de renforcer ta présence, ta capacité à être là, pleinement, pour l’autre. C’est un chemin vers une pratique plus humaine, plus sensible, plus efficace.

Vers une pratique du soin plus humaine et intégrative


Intégrer le toucher dans nos soins, c’est finalement revenir à l’essence même de notre métier : accompagner l’autre dans sa globalité, avec respect, écoute et bienveillance. C’est reconnaître que le corps parle, que les émotions sont inscrites dans la chair, que la cognition est influencée par ce que nous ressentons. Cette approche intégrative, que nous défendons avec passion, transforme non seulement la relation thérapeutique, mais aussi les résultats obtenus. Elle invite à une présence plus authentique, à une écoute plus fine, à une prise en charge plus complète.


Alors, prêts à (re)découvrir le pouvoir du toucher ? À vous ouvrir à cette dimension sensible et profonde du soin ? La route est longue, mais chaque pas est une avancée vers une pratique plus riche, plus humaine, plus juste.


Je vous encourage vivement à vous lancer, à vousformer, à expérimenter. Le toucher est un cadeau que vous pouvez offrir à vos patients, un lien précieux qui peut tout changer.




Références bibliographiques


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  2. Porges SW. The pocket guide to the polyvagal theory: the transformative power of feeling safe. New York: W. W. Norton & Company; 2017.

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